Jean-Noël Chrisment

Connexions, 2, 2015

 

Un statut d’île à part

 

Au fond c’est vrai, pour ainsi dire leurs contours sont des rivages, tous les corps, de toutes les statures, sont des îles, toutes les silhouettes et les statues. Certains corps cependant, plus seuls ou plus fermés, plus décontenancés par la fraîcheur ouverte et vaste qui les baigne, paraissent plus nettement insulaires que d’autres. C’est le cas de celui-là, viril et fastueux, malgré ses bras maigres serrés le long du torse qui l’étriquent d’une symétrie de rives émoussées, malgré ses jambes encore immergées sous le genou, sa verge accourcieses testicules rétractés qui lui sont en quelque sorte autant de presqu’îles réticentes, à regret concédées à l’humection trop fraîche d’une transparence .

Car pour les yeux intrigués qui l’abordent, d’emblée cette île, ce corps se densifie, resserre son rivage. Et c’est pourtant un faste ébahissant qui s’offre là, dans cette compacité de bois sombre, puisque l’insularité qu’il met en abyme et protège, drue, fixée, ou résolue à un futur indécidable, est elle-même peuplée de corps plus petits, plus alertes, basculant, pivotant, descendant, comme en apesanteur, flottant au bout de leur lignage énigmatique, à la surface ligneuse de leur île-père, ainsi que des enfants espiègles cherchant les limites d’une autorité, les contraintes d’un avenir déjà là, et y trouvant très vite les adolescents qu’ils sont, hop, devenus, rebelles, désinvoltes, mais désespérant aussi du vide que dégage autour d’eux, dans un laps de temps si étroit, l’espace de leur liberté, dont l’abrupte fascination de l’océan s’est retirée. Le vent, l’haleine du vent autour du grand corps paternel a remplacé l’eau, les paroles des hommes ont remplacé les vagues, un pétillement de salive en guise d’écume, une perplexité admirative, avec le ah du flux et le ah du reflux, en guise de déferlement, en guise d’appellation .

Il y a,en effet, le nom de ce père sculpté, A’a, qui lui vient de l’eau disparue, il y a ce dieu seul, mais couvert de sa progéniture de petits dieux qui semblent lui sortir du corps de toutes parts, en un enfantement diffus, et, à certains endroits, déjà, sur le point de s’en détacher. Entre-temps les voilà qui s’ébattent dans tous les sens, glissent la tête en bas sur le ventre lisse de ce père imperturbable, ou se retournent sur sa poitrine, sur l’effet de peau sombre dont la recouvre sa patine de bois brun, se renversent les pieds au mur, à ce mur d’ombre convexe et comme indulgent que dresse le menton paternel. Il y a ce nom et ce dieu, réunis là, dans cette compaction de fibres et de manque, du bois et du retrait de l’eau. D’autres petits personnages, plus sages, plus assis, boudeurs peut-être, irrités par on ne sait quelle caresse anguleuse, s’adossent à ses mamelons, en deviennent les révulsantes aréoles mâles, une personnalisation de tétins virils. A chaque hanche, un petit dieu latéral se cambre, prêt à sauter, à plonger dans l’absence d’eau, comme un profil extériorisé de fémur en mal de mouvement .

Et sur le visage du père, tout n’est plus qu’indulgence du jeu ; des figurines sensorielles d’enfants lui décollent les oreilles, lui remplacent l’ouïe, lui couvrent les yeux, lui servent de vue, une autre miniature lui bouche le nez, lui sert d’odorat.Nul doute que sans elles, comme d’une certaine façon tout homme sans descendance, il serait devenu sourd, aveugle, anosmique. Une autre figurine encore lui forme un sourire, une bouche heureuse, lui dessine des lèvres, supérieures de ses bras ouverts, inférieures de ses cuisses écartées, et il n’est pas jusqu’aux plis d’expression rieuse de ses joues qui ne soient comblés de petits personnages. Sans elle, sans eux, on devine bien quelle tristesse l’accablerait. Le père, le dieu acquiesce à leurs ébats ; jamais il ne semble sur le point de crier« suffit ! », ou lever une main exaspérée pour signifier « assez !».

Il faut dire que les mains de ce père-là ne cherchent à rien maîtriser, rien accaparer, rien prendre, elles n’ont pas de pouce ; il n’en plaque sur son ventre que les doigts longs, comme s’il touchait infiniment du doigt, de ses huit doigts restants horizontaux, une douleur, ou une crampe digestive, qui lui aurait fait enfouir ses doigts les plus courts dans le ventre et,véritablement, cramponner les autres dessus. Et à ce détail inatteignable près, de tous les sens du dieu, c’est surtout le goût qu’il a de tout ça, enfoui derrière son flegme, derrière son sourire aux lèvres ourlées de cuisses et de bras, que les enfants n’atteignent pas. Son claquement de langue secret. La façon qu’a le dieu de goûter son excessive paternité, sa muette profération charnelle, en aparté, d’en garder intacte la saveur mûre, salée toujours, amère parfois, sur la langue. En somme, quatre doigts visibles, quatre sens atteignables, trente mouflets de bois pas encore sevrés, s’il fallait tenir une comptabilité des énigmes.

C’est une belle descendance fournie, en tout cas, que lui font les petits turbulents, ceux qui bougent, dansent, lui rampent dessus, à ce père de bois qui n’est dupe de rien, ou presque. Car à son insu, dans son dos vraiment, à ce dieu facile qu’ils ne savent pas encore évidé de toute implication présente, s’ouvre un panneau de bois donnant sur un vide intérieur, un couvercle donnant sur la mort, adossés auquel cinq petits gardiens, jaloux comme les doigts d’une main entière, semblent vouloir en restreindre l’accès: il y avait, dit-on, vingt-quatre petits corps de bois à l’intérieur, tout un début de peuplement défunt, détruit, envolé, fondu dans on ne sait même plus quelle solitude. Un roucoulement triste d’oiseaux de mer hante le nom même de l’île que ce dieu de bois vide aurait ainsi peuplé,rrrurrrutu, mais il n’y a plus aucun oiseau qui tienne, aucun ciel qui réponde à une pareille puissance gaspillée.

C’est pourquoi, de ce père, alors, de ce dieu impassible statufié, aux enfants impossibles, les hommes firent des moulages, des copies. Et, sans bien sûr atteindre la puissance conceptuelle, prolifique, de l’original, qui ne demandait pas moins que l’attention spacieuse d’un musée comme le British Museum, certaines copies en avaient néanmoins hérité une telle force irradiante qu’elles ne trouvèrent leur place, c’est à dire un creux naturel de l’air, une souplesse de l’ambiance, dans aucune maison, aucun intérieur. Les plus perspicaces, et les plus délicats des hommes, ceux qui connaissent le mieux la puissance des formes, les sculpteurs, les peintres, le sentaient bien. Picasso avait conduit la sienne dans son atelier, ce non-domicile, cette a-maison, et l’avait mise à l’aise, à l’abri, au milieu des formes de son cru. Une sollicitude entre les volumes pouvait s’y jouer. Plus dure et dense que du bois, et plus intenable encore dans une habitation, sa copie de bronze, Henry Moore l’avait placée dans son vestibule, à l’entrée, mais de façon qu’il puisse la voir depuis le salon. L’admirer avec recul, y permettre un ressac de l’oeil.

Ces copies, ces moulages d’A’a, c’est le regard — fait des mots silencieux des hommes, des paroles tues devant leur beauté, devant la beauté reproduite, démultipliée, de la sculpture d’A’a — qui reproduit à son tour, aussi bien qu’un regard seul puisse le faire, démultiplie à leurs contours, là, le long de leurs rivages secs, tout le bruit silencieux, si lointain, des vagues, tout l’étouffement du flux et du reflux, ce ah dont l’eau s’exclame, ce ah que l’eau ravale,et, du mieux qu’un regard orphelin sache le faire, leur transpose autour, terriblement décoloré, fade comme de l’air sans roucoulement ni bouffée marine, le bleu profond qu’avait la mer, là-bas, dans les Australes.

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