Jean Noel Chrisment à la bibliothèque de Trinity College

Connexions, 3     

Le versant vers la mer

                                1

Si, plus jeune, la pluie détrempe le chemin,
 le soleil, à travers la grisaille bleutée,
 sur le fond dense, bleuissant, de la forêt,
 c’est depuis l’autre bord du temps qu’il intervient.

Et le long de la piste boueuse la vie
 progresse, elle patauge, elle glisse, elle perd
 l’équilibre un instant, oups, elle monte vers
 le col, vers le ciel bas qui l’échancre, et voici

qu’elle descend déjà les pentes au vertige
 de vert, de jaune, mordorées d’une ombre pâle
 de rose par on ne sait quelle végétale
 effervescence de plumets à longues tiges.

La vie descend le long des rampes de fougères,
 de plantes drues, de hautes herbes délicates,
 dans ces dévalements rosés de givre moite,
 elle se déleste du temps, se fait légère,

aérienne, elle voudrait tout ralentir,
 ne plus bouger, tout en haut du rose et du chaud,
 comme les vols stationnaires des oiseaux,
 rester là, et ne plus peser, juste sentir

l’aérienne liberté de l’aile en soi,
 laisser les yeux, uniquement les yeux, descendre
 jusqu’en bas, dans la baie cernée d’ombre et de cendre
 où l’océan reste l’ailleurs qui reste là.

La vue depuis le col, si nette, si plongeante,
 suffirait. Ce que dit, redit l’eau à la terre,
 ce que l’ailleurs au bord de l’ici réitère,
 elle en fait une mutité plus éloquente.

La vue à quoi pourrait se réduire la vie,
 sa pente, si le corps ne la redescend plus,
 cette façon de voir que sera devenu
 le silence ― à la plainte du vent près ―, suffit.

                                   2

Le vent qui s’est levé d’on ne sait quelle détresse, quelle
 révolte, ripe sur les très longs écroulements de l’herbe.
 Détresse, ou révolte, les yeux empoussiérés
 lui ont laissé la leur.

Nous descendons, nous, sans révolte, cette pente vers la mer,
 entre les masses de fleurs jaunes
 et les graminées roses veloutant les rochers noirs.

Seuls poids visibles d’os, l’air en sollicite
 la peau velue d’acquiescements toujours acquis.

Mais il y a de frêles fleurs rouges piquetées de jaune clair,
 doré,
 qui sont les douleurs recyclables dont souffre
 toute une foule de visages tuméfiés, rebelles,
 transparents —

de fragiles yeux rouges frottés à en voir des étoiles.

                                        3

Ce dont le vent lape la terre
 — langues bleuies, vertes, sans bouche ni voix —
 y laisse des fuseaux, des losanges fins,
 de luisants aplats végétaux.

Feuilles, folioles, étirements d’herbe, l’effet
 de cette salive de l’air, nous en suivons l’effervescence,
 d’un vert émoussé, bulleux, sur
 les pentes, bleuies, de fougères jaunes ;

un soleil de biais y pétille, très loin, jusqu’à la mer
 grisée, ainsi, pétille dans
 les non-fougères de nos cheveux,
 les non-folioles de nos yeux,

nous qui avons pourtant appris à dire oui.

 

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