Jean Noel Chrisment à la bibliothèque de Trinity College

 

Pollen, fiction

 

Passer au-delà

Il n’y a pas de bord,

de limite, au chagrin,

où l’effet de la mort

sur l’homme prenne fin.

 

Pas de bord, pas de rive

ou s’interrompe le malheur,

l’intransitive passion

des mains, des yeux.

 

Dur, ce contact ave

la mort, la mort, d’un coup

Ça rend le souffle sec,

et le cœur comme fou,

 

là, ce qui bat derrière

l’os, et qui vient jeter

contre cet ossuaire

un sang bouleversé.

 

Mais aucune limite

au malheur, et pas lieu

de s’arrêter là, quitte

à s’écrouler si vieux

 

que la blancheur des os

vous serve de candeur.

Vent et soir, à défaut,

vont lui faire une fleur.

 

Le vent et la nuit claire,

qui déjà ne l’accablent

presque plus, vont en faire

une fleur véritable.

 

Sa pensée en désordre,

ses cheveux en pétales,

et le fil à retordre

qui lui donnent de sales

remontées de la haine,

remontées de la honte,

que le vent les reprenne

à son fluide compte.

 

Fleurir ainsi

Tout l’homme, en de la fleur,

en du végétal, se

sent réduit. Sauf le coeur,

gros, qui rechigne un peu.

 

Peu à peu, l’homme accepte

l’option botanique.

Fleurir, c’est moins inepte

que gésir, moins tragique,

 

et moins nauséabond.

Fleurir, se prolonger

dans la végétation

réduit la dureté

 

cassante de ce qui

va nous rester du corps,

cette haleine durcie,

lorsque est venue la mort.

 

Confiant, net, il se livre

à sa métamorphose.

Et tout ce mal de vivre

être fleur l’en repose.

 

Fleurs coriacées des bords de mer

Toi, mon frère, Philippe,

tu préférais la mer

aux muguets, aux tulipes

A tout repli, l’ouvert,

 

le vaste, et le grand frais,

le bleu profond, le large,

dont tu élargissais

l’étroitesse des marges.

 

Nous, quel chagrin ce geste

de te faire descendre

dans la mer. Et l’eau reste

remuée de tes cendres.

 

Tout ce pollen de ton

corps brûlé, avec elle,

haut, l’évaporation

de la mer l’amoncelle.

 

De sorte que ça tient

de toi l’eau des nuages,

le blanc, le gris de lin,

arrosant le rivage.

 

Et les fleurs coriacées

qui s’accrochent au bas

des bourrasques salées,

aussi, tiennent de toi.

 

Profus recyclage des corps

Ainsi, du corps humain,

les hommes se détournent,

et sur d’autres terrains

désormais ils séjournent.

 

Au fond des paysages

terrestres, c’est par foules

fleuries que leur passage

à trépas se déroule.

 

C’est avec ce qui meurt

en eux qu’ils embellissent,

qu’ils deviennent des fleurs

sur lesquelles tout glisse.

 

Parfumés, sveltes, nus

comme le sont les fleurs,

les voici devenus

des taches de couleurs :

 

du jaune, du doré,

du rouge, du carmin,

ou du bleu contrasté

comme les fleurs de lin…

 

Leur nuque ainsi au temps

ne donne plus de prise

à son dénigrement.

Elle s’idéalise.

 

Le temps sur la douleur

met une absence, un baume,

d’une telle pudeur

qu’il en fait un arôme.

 

Sentiments et cheveux,

effroi, peur animale,

désir, leur tiennent lieu

de feuilles, de sépales.

 

Il se creuse en calice,

le menton que la main

( pour peu qu’on réfléchisse

à tout cela ) soutient.

 

Bien-sûr l’efflorescence

utilise leur bouche

et debout réagence

les lèvres qu’elle couche.

 

Ils ont tant d’avenir,de face ou de profil,

dans les fleurs : pour choisir,

comment les morts font-ils ?

 

Sève et cendres

Quelques impatients

recourent au moyen

le plus direct, leur sang

devient leur sève, tiens :

 

il est blanc, comme l’est,

comme l’était, le beau

sang de la vénusté

s’écoulant de la peau

 

merveilleuse. Autres mœurs,

autres sangs.

Mais d’immenses

peuples font à l’ampleur

du temps plus de confiance :

 

Pour les vies disparues

que la mort reprojette,

à la rivière, au flux

de l’eau ils s’en remettent,

 

et des morts qu’ils brûlèrent,

que parfumait leur nom

de bois odorifère,

de ces os brûlés, font

 

des os-fleurs, de la vie

différée, douce et tendre,

par des cérémonies

de rivière et de cendres

 

où se décontamine

l’horreur du cadavre à

l’odeur de la résine

et du bois de santal.

 

Les yeux, vers le sel

Les hommes sur le pas

des rivières, des flux

de tous ordres, leur voix

dans leurs yeux s’est perdue.

 

Et leurs yeux /

ainsi que

des fleurs coupées au fil

de l’eau, à fleur d’eau, bleu

sur gris, descendent, ils

 

descendent vers le grand

bleu, où les fleurs, les cendres

jetées, ce qui descend

va, plus au fond, descendre,

 

jusqu’au fond, sous la sur-

face, les yeux, les os

des crânes les plus purs

brûlés, au fil de l’eau

 

devenus ce pollen

des vagues, des courants,

ces visions de l’Amen

où s’abîme le chant.

 

Deuil, genoux

Il y a ceux qui restent.

Pas encore des fleurs.

Le chagrin dans leurs gestes

violente une pudeur

 

atroce, les retient,

au bord de leur peau,

leur visage d’humains,

dont seuls partent les yeux

 

 

aveugles, écorchés

car ils sont les genoux

sur lesquels on se met

pour sentir les fleurs, nous.

 

Les yeux sont de terribles

genoux, en sang, fléchis

à prier l’impossible.

Des pliures de cri.

 

Dans l’herbe, nous, regard

osseux plié devant

ce presque-ne-plus-voir,

ce sentir de vivants

 

qui nous reste.

Le deuil :

du flou, de la paupière

que le genou de l’oeil

écrase sur la terre.

 

Gestuelle de l’herbe

Si, allez, si, l’amour

fera de cette absence

même une autre présence,

heureuse et fraîche, pour

 

peu qu’on ait la finesse,

et la maturité

nette, forte, de vrais

hommes, que la caresse

 

maritime de l’air

nous bouleverse comme

si nous étions moins homme

qu’herbe haute, moins chair

 

que frissons, ou fragrance,

ou gestuelle fraîche,

et que nos voix n’empêchent

plus d’agir le silence.

 

/ L’amour

à l’autre nous rallume,

et de ce que nous fûmes

trace un autre parcours.

 

L’amour emporte tout

le pollen qui recouvre

nos gestes /

 

Le temps, l’amour, pareil.

C’est l’angle, au deux versants

à peine différents,

d’une proue, d’un éveil,

d’un visage /

 

Et l’homme se dégage

de la peau, de sa mue,

il est à vif, à nu,

à même son courage.

 

Il s’étonne, debout,

aérien, affermi

par la sauvagerie

de la terre. Lui : vous.

Il devient. Devenez

puisque mourir c’est fait.

 

Chanson

Que les frissons d’oiseaux

et les foules humaines,

dont le poids s’équivaut,

meurent, oui, et deviennent.

 

Le parfum devient chant,

la mémoire devient

l’aile mise devant

les plus noirs lendemains.

 

L’univers dans nos têtes

reconstruit la beauté

sous la forme parfaite

de la fleur de tiaré.

 

En nous se relevant,

plus jeune, presque imberbe

l’homme laisse dans l’herbe

sa part d’écrasement.

 

La langue sur le buste

et le chant sur la langue.

Et la mort, de sa gangue

de boue, se désincruste.

 

L’univers dans nos têtes

reconstruit la beauté

sous la forme parfaite

de la fleur de tiaré.

 

 

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